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Portrait : Bernard Reynal, la ruralité en résistance

jeudi 25 juillet 2019 14h37

Nous sommes en 2018 et l’anniversaire est double pour Bernard Reynal. Double comme les superbes bacchantes qui ne suffisent pas à cacher la bonhommie du personnage. À 72 ans, le président de la Fédération des Bistrots de Pays fête cette année les 25 ans de ce réseau qu’il a rêvé, imaginé et vu se réaliser et croître. Il aurait aimé fêter les 50 ans de mai 68 avec une exposition à Astaillac, la commune dont il est maire, mais le projet est resté dans les cartons « face à la difficulté de trouver des bénévoles en milieu rural ».

 « L’imagination au pouvoir », scandaient les étudiants de mai 68. La sienne lui a permis de franchir les montagnes du Massif Central tout en gardant les pieds ancrés dans les terres de sa Corrèze natale. « Heureusement pour ma carrière personne n’a su que j’étais ‘rouge’ en 68 à Paris. Il n’y avait pas d’ordinateur pour en garder trace », s’amuse le septuagénaire qui fut inspecteur Jeunesse et Sport à ses débuts. Cinquante ans plus tard que reste-t-il de l’esprit contestataire de celui qui, comme son maître à penser Edgar Faure, aime à se présenter comme un radical de la ruralité ?

Il conjugue le verbe « résister » à l’indicatif ruralité depuis 1975

« Le plus beau des verbes : résister », répond-il sans hésitations. Un verbe qu’il conjugue à l’indicatif ruralité depuis 1975. Date à laquelle il devient directeur du Syndicat Intercommunal d’aménagement du Causse Corrézien – prémices des Communautés de communes. Alors en plein dans l’ère du développement durable et de sa célèbre formule « penser global, agir local », il se décrit comme un « aménageur de territoire ». À cette époque, sa cantine s’appelle Chez Ortiz, un bistrot situé dans le petite commune d’Estivals : « j’y avais ma table je connaissais le patron, un immigré espagnol qui tenait l’établissement avec sa femme et sa belle-mère, j’y ai croisé pendant 10 ans des cheminots, des travailleurs, des villageois, quelques touristes…on y était bien ». 

En un mois, tout s’accélère, l’école ferme et dans la foulée les bistrotiers de Chez Ortiz prennent leur retraite. « Je me suis dit : « Bon sang de pipe le village est mort on avoisine le seuil de désertification…  Alors j’ai commencé à réfléchir à des solutions pour dynamiser une commune rurale en Pays de Brive-la-Gaillarde ». Il a une certitude, sauver un bistrot isolé est infaisable, il faut créer « une chaîne de solidarité, un vrai réseau ». En attendant Bernard Reynal développe le sien.

Doté d’un vrai sens de la formule, d’une gouaille à toute épreuve et d’un solide bagage de culture générale, ce fils d’un notable corrézien marchand de bois et d’une employée dans les assurances lorraines a vite ses entrées dans le microcosme politique corrézien. Et pas seulement...

Échec à Paris, Victoire en Provence

Fin des années 70 et début des années 80, au cours d’une réunion dans le cadre de sa fonction il est piqué au vif d’entendre que « le Massif Central est le ventre mou de la France », il est au sein de sa fonction, il milite pour le développement du tourisme en espace rural. Soutenu par Jean Charbonnel, le maire de Brive-la-Gaillarde, il finit par être reçu par Olivier Stirn, ministre du Tourisme sous Michel Rocard. Face à ses conseillers éloignés des réalités, il tente de défendre ce qui ne s’appelle pas encore Bistrot de Pays. Et fait chou blanc.

Quelques temps plus tard en 1988, il est nommé directeur-adjoint de la fraîchement créée Fédération Nationale des Pays d’Accueils Touristiques. Coiffé de cette nouvelle casquette et tout en conservant son poste au Syndicat mixte, il sillonne les routes de France aux côtés de son complice, Henri Grelot - un ancien directeur de cabinet socialiste d’André Henry, éphémère ministre du Temps Libre du premier gouvernement Mauroy sous Mitterrand-. Véritables chantres du développement du tourisme rural, ils échangent beaucoup et développent un numéro bien rôdé, avec un tandem de choc : un rural de droite joué par Bernard et dans le rôle du citadin de gauche, Henri.

Au début des années 90, ils se retrouvent à Fayence dans le Var. Face à eux une centaine de maires ruraux, de députés, de conseillers généraux mais aussi d’élus locaux. Le climat est bouillonnant, les échanges vifs : « parle-leur de ton concept Bistrot de Pays, nous sommes en Provence, ce qui a été refusé à Paris peut fonctionner ici ! ». Bingo.

Jean Maurizot, un élu de Lardiers (Alpes de Haute-Provence) s’empare de l’idée, la propose au Syndicat intercommunal qui capte quelques subventions de l’Europe, l’Etat, le Conseil régional Provence-Alpes-Côte d’Azur et le Conseil général des Alpes de Haute-Provence. Le premier Bistrot de Pays du territoire Forcalquier-Montagne de Lure voit donc le jour à Lardiers. Avec la flamboyante Manu et le facétieux Norbert en bistrotiers emblématiques.

« Je quitterai le navire lorsqu’il y aura 1 000 Bistrots de Pays ! »

Pendant plus de 10 ans le concept fait des émules dans plusieurs coins de l’hexagone. Sans lui. Même s’il donnera un petit coup de pouce au développement du réseau en Corrèze. Et puis en 2002, le besoin de se fédérer se fait sentir. On vient le chercher. En 2003, il devient le président-fondateur de la Fédération Nationale des Bistrots de Pays.

Au fil de son parcours d’homme public, il ne cesse de défendre le terroir en mettant à profit ses talents d’orateur. Muni de son bâton de pèlerin, il mène sans relâche et au gré des changements ministériels la défense des Bistrots de Pays

Des regrets sur une possible carrière nationale ? « Ce qui ne s’est pas fait ne devait pas se faire », philosophe-t-il. Et d’ajouter « j’ai ma place en Corrèze ». Mais pas seulement. Monsieur le maire d’Astaillac est aussi vice-président de la communauté de communes Midi Corrézien, médaillé d’or du tourisme en 2008 et chevalier du mérite agricole en 2010. Jamais éloigné des plaisirs terriens, Bernard Reynal est d’ailleurs grand maître de la confrérie « du diamant noir et de la gastronomie » en France et dans le monde et voue un véritable culte à ce Tuber melanosporum de champignon.

Il a souvent coutume de dire « qu’il quittera le navire lorsqu’il y aura 1000 Bistrots de Pays en France », avant d’ajouter non sans humour « mais cela risque de me mener jusqu’en 2046, l’année de mes 100 ans ! »

Son souhait pour l’avenir ? « Nous ne sommes présents que sur 23 départements sur 96, imaginez le potentiel… » Mais en attendant, il continue de « dresser les Bistrots de Pays en plat de résistance contre la mort de la ruralité », concède-t-il en lissant ses moustaches. Un héritage qui se transmet de père et fils « parce qu’un baiser sans moustache c’est comme un beefsteak sans moutarde », lance gouailleur ce poète à ses heures perdues. « Un poète n'écrit pas de chefs-d'oeuvre, il écrit sa vie », écrivait Paul Fort. Avant de passer le flambeau, Bernard Reynal a écrit un sonnet dédié aux Bistrots de Pays. C’est 25 ans de sa vie…

Camille Garcia (26/06/2018)

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